Le Cinéma de Raoul Ruiz - Documentation

Article publié dans Le Nouvel Observateur N°2151 de janvier 2006. Reproduit dans le cinemaderaoulruiz.com avec l'accord du Nouvel Observateur.

Les débats de l'Obs.



Le cinéaste aux cent films est retourné au Chili à la veille de l'élection présidentielle. Portrait d'un exilé de son étrange pays et de Michelle Bachelet par Raoul Ruiz

Excentrique
Le Chili est aussi anodin qu'un pays de l'Est, la Bulgarie ou la Roumanie. Totalement dépourvu d'exotisme, il en devient exotissime. Récemment, en réalisant " Cofralandes " (le pays de cocagne), une série de films tournés et destinés au Chili, je me suis senti dans la peau du voyageur "exote" cher à Victor Segalen découvrant au détour d'un périple que le comble de l'exotisme se trouve dans son propre pays. Le Chili est très difficile à cerner car il est métamorphique. Il possède une culture sans noyau dur, c'est-à-dire une culture totalement disponible, attirée un jour dans un sens, le lendemain vers un autre. Les compagnons de mon dernier voyage ont très vite abandonné les visites de musées pour déambuler au gré des rues à la rencontre de piétons au comportement étrange : sur le trottoir, personne ne marche en ligne droite. Tous pratiquent un subtil mélange de flânerie et d'empressement vers un but, un déjeuner par exemple, où ils ne sont pas très sûrs de vouloir arriver. Ce pays est invertébré, "excentrique ", dirait Ortega y Gasset, puisqu'il pratique un jacobinisme sans centre. Mes compatriotes sont incapables de planifier une journée, de gérer le temps. C'est pour cela qu'il y a tant de poètes là-bas, et si peu de romanciers. Les Chiliens sont peu habitués à sortir de chez eux, ainsi manquent-ils de distance et sont incapables de faire un " plan général ", comme on dirait au cinéma.

Présidente
Les Chiliens expatriés comme moi n'ont pas le droit de vote dans leur pays natal. Peu importe, mon coeur bat pour Michelle Bachelet, la socialiste agnostique, mère de trois enfants qu'elle élève seule. Fidèle à mon habitude, qui est de rester loin du pouvoir surtout si l'on soutient sa politique, je n'ai jamais cherché à la rencontrer. J'ai dû serrer la main de Salvador Allende trois fois, et les trois fois bien avant qu'il ne soit élu président de la République. Ensuite, j'ai jalousement gardé mes distances. Le jour de sa mort, j'ai senti à ce moment précis que l'Histoire peut basculer abruptement, tout simplement parce que le coup d'Etat avait déjà eu lieu dans la tête des gens. Le mouvement des masses est un phénomène irrationnel. Pour mieux le comprendre, il faut relire " la Révolte des masses " d'Ortega y Gasset, un ouvrage extrêmement actuel, dont on retrouve des éléments dans " Masse et puissance " d'Elias Canetti.

Femme chilienne
Qu'une femme désormais dirige le Chili n'est pas un changement radical, mais plutôt un accomplissement. C'est le résultat d'une longue histoire. La femme forte est au Chili un héritage des Espagnols. Sa figure est omniprésente de l'époque des colonies à la République, fondée en 1810. Cet archétype scande tous les livres scolaires. Depuis la nuit des temps, le schéma freudien est inversé au Chili : la mère est le père, elle représente la loi ! Le matriarcat est très répandu dans les couches populaires, un peu moins dans la bourgeoisie. Le père est la mère : galant, faible, compréhensif. Et puisque l'homme est faible, la femme le pousse à se battre ou prend elle-même le pouvoir. Dans " la Araucana ", le poème fleuve d'Alonso de Ercilla en hommage aux Indiens mapuches, Fresia, une espèce de Walkyrie, se présente devant Caupolican, son mari indien, prisonnier des Espagnols. Elle tue sous ses yeux leur fils, car elle ne supporte pas d'avoir mis au monde le fils d'un lâche. Après le soulèvement de la ville de Santiago, Inès de Suarez, la femme du conquistador Pedro de Valdivia, habillée en soldat, décapite de sa propre main, pour l'exemple, les otages indiens. Autre femme de fer : la Quintrala, qui tuait ses amants et défiait le Christ en interdisant son image dans sa maison, sous prétexte qu'il la regardait de travers ! Le chef d'une patrouille espagnole ordonne à la résistante Paula Jara Quemada, qui cache des opposants à la Couronne, de lui remettre les clés de sa maison : " Moi, les clés? Jamais!" N'oublions pas Gabriela Mistral, prix Nobel de littérature en 1945, célibataire aux cheveux courts, amateur de cigare, à la vie si énigmatique. Au Chili, le machisme est l'affaire des femmes.

Victoire
Michelle Bachelet est aujourd'hui la première femme présidente de la République du Chili. Il n'empêche que sa marge de manoeuvre pour réformer la société chilienne est très restreinte. Elle est ligotée par les accords antérieurs avec les Etats-Unis. Il faut savoir que depuis le coup d'Etat de Pinochet le Chili est divisé en deux. Il n'y a pas si longtemps encore, près de 45% des Chiliens étaient pinochétistes. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle la dictature a duré dix-sept ans. En 2006, les Chiliens sont toujours largement partisans de la libre entreprise, du " turbocapitalisme ", du casino économique. Tout le monde croit en la loterie et rêve d'" el Gordo ", le gros lot. La victoire de son concurrent milliardaire Sebastian Piñera aurait été terrible. Je crains que le Chili, pourtant l'un des pays les plus riches d'Amérique latine, puisse à tout moment sombrer dans un état psychopathique. Il suffit d'étudier le pays à la lumière des quatre catégories ludiques définies par Roger Caillois dans " les Jeux et les hommes " : le jeu du hasard, le jeu de la compétition ou de la concurrence, le jeu de la représentation - appelé la farandula au Chili - et le jeu du vertige, celui de la roulette russe. Inévitablement, les trois premiers aboutissent au dernier : l'embrasement, voire le suicide.

Humanisme laïque
L'épiscopat chilien a demandé à chacun des deux candidats du second tour, Michelle Bachelet et Sebastian Piñera, de préciser leur idée de l'humanisme chrétien. Michelle l'agnostique a répondu : "Je suis une humaniste laïque!" Rappelons que sous la dictature de Pinochet la démocratie chrétienne avait créé l'" Académie de l'Humanisme chrétien ", un étrange espace de réflexion où, à ma connaissance, ne siégeait aucun catholique pratiquant. " Humanisme chrétien " est une expression absurde, car être chrétien signifie tout simplement être homme.

Voeux
Je souhaiterais que mon pays renonce à l'idée que le salut national passe par les capitaux étrangers. Au Chili, l'économie de marché, réservée aux initiés, se réduit à la pagaille et à la spéculation. J'aimerais aussi que ma patrie abandonne une forme de dépendance culturelle, car ici, au bout du monde, on se languit toujours d'un coeur culturel lointain. Autrefois c'était Paris, maintenant c'est New York ou Madrid, ou même La Havane. L'artiste attend toujours l'imprimatur de l'étranger, une reconnaissance pour poursuivre son chemin.

Poésie populaire
J'admire chez mes compatriotes leur capacité de déraisonner, de plaisanter toute une nuit ou plusieurs jours de suite. Par pur amusement. C'est la façon chilienne de faire de la philosophie. On joue avec les mots à l'envi, on retourne en plaisantant un problème dans tous les sens. La poésie populaire ne fait que ça, et comme je suis de souche paysanne, et nourri de contes, cette ivresse des mots me passionne.

Récompenses
A ma grande surprise, mon travail est bien accueilli dans mon pays par la critique et le milieu intellectuel. Bien mieux qu'en Europe. Dernièrement, " Días de campo " m'a valu tous les honneurs, dont le prix Circulo de los Criticos de Arte. Je me suis ainsi résigné à être prophète dans mon pays. C'est flatteur et inquiétant en même temps. Je n'aime pas les prix, car ils introduisent la notion de compétition. Balzac estimait déjà que le frère de la Pompadour était responsable de la médiocrité française, puisqu'il avait créé le système de commissions attribuant aides et récompenses.

Cinéma
Le cinéma d'auteur appartient toujours à un territoire géographique et à une histoire culturelle particuliers. J'ai fait cette expérience après mon arrivée en France, en revoyant les films de Godard " A bout de souffle " ou " Une femme est une femme ". Au Chili, ils m'avaient fasciné par leur étrangeté. Une fois en France, comprenant les dialogues, je les trouvai plats, mais en même temps plus gracieux. Ce changement de perception, je l'ai aussi ressenti avec Proust. Au Chili, j'avais lu la traduction espagnole d'" A la recherche du temps perdu ". C'était pour moi littéralement de la science-fiction. Je m'aventurais dans l'oeuvre tel un étymologiste sur une planète lointaine. Une fois en France, Proust me parut naturel.

" Klimt "
J'ai réalisé ce film sur commande. Il sera en salles le 1er mars. Il en existe deux versions : une courte et une longue, j'ignore laquelle on pourra voir. Le peintre viennois me fascine. Cet homme du peuple revendiquait ses origines avec ostentation. Je lui ressemblais beaucoup au Chili dans les années 1960. Santiago, tout comme Vienne, était alors une ville d'avant la catastrophe. J'ai injecté dans le film des conversations entières surprises dans Il Bosco, un bar-restaurant aujourd'hui disparu, fréquenté par des intellectuels et des voyous.

Passeport
C'estla partie la plus noble de l'être, écrivait Bertolt Brecht dans " Dialogue d'exilés ". Je voyage avec mon passeport chilien. Si je n'ai pas de passeport français, c'est parce qu'il me manque toujours un papier ou qu'il pleut le jour où je dois me rendre à la préfecture. Je souhaite tous les jours être français, et puis soudain je pense à autre chose.

Raul et Raoul
C'est ma petite histoire d'o, qui n'a rien à voir avec ma personnalité multiple, encore moins avec la dissolution d'identités dont il est question dans mes films. Elle est due à un problème de prononciation des Français, et correspond aussi à une rupture avec mes origines à l'époque où Pinochet avait tendance à s'éterniser. Chaque fois que je retourne au Chili, je laisse tomber le o avant l'atterrissage. Mais attention, danger : chaque voyage au Chili est un saut périlleux. Rien n'a bougé dans la maison où j'ai grandi ; je retrouve les mêmes meubles, les mêmes photos, les mêmes tableaux. Et je m'emploie à retrouver mes traces. Or, dans la superstition latino-américaine, cela veut dire qu'on va mourir. Je suis donc en train de mourir depuis de nombreuses années. Je suis un éternel moribond, mieux : un moribond professionnel.